—C'est vrai, répondit Jolliet. Mais vous étions tous sur nos gardes, et si quelque ennemi rôdait aux environs, il a dû remarquer que nous étions prêts à le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est à l'heure où l'on s'y attend le moins que l'on est attaqué.
—Bah! la forêt d'à côté est trop paisible pour recéler des maraudeurs, et je suis maintenant convaincu que j'ai été victime, hier soir, de mon imagination échauffée par vos récits de surprises et de combats et que je vous ai causé de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas, à moi seul, dix de vos canailles d'Iroquois.
Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne connais qu'à mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet était trop poli pour relever la gasconnade de son hôte.
Le champ où nos connaissances se dispersèrent, selon leurs occupations ou leur agrément, s'étendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'à L'accore qui le séparait du fleuve. A partir de la rivière à Lacaille en remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultivé pouvait avoir cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie ensemencée de fèves, de pois et de légumes, ensuite d'une lisière nue où l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin, toujours en amont, d'un champ de blé qui longeait le bois terminant le domaine.
Les travailleurs se mirent à l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouillés sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et entassait le grain abattu dans la matinée. Le Renard-Noir appuyé la plus grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un coup de main au garçon de ferme; mais on voyait à l'air dédaigneux du Huron que ce genre de travail lui déplaisait. On sait que chez les Sauvages c'étaient les femmes qui cultivaient les champs de maïs et faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de guerre.
Jolliet et sa mère tâchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de son mieux des poignées de longs fétus de paille qui s'affaissaient sur le sol chargés de leurs lourds épis jaunes, et son fils liait en gerbes le grain suffisamment sec.
Jeanne de Richecourt, sa jolie main passée sous le bras de son cousin Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproché du bois, celui où la moisson était déjà faite. Vilarme, tout en feignant de s'occuper, les quittait à peint du regard ou de l'ouïe; ce qui paraissait agacer horriblement Mornac.
—Je vous en prie, lui disait Jeanne à voix basse, avec une légère pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie, contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me protéger!… Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos talons cet homme au regard sinistre… Mais bien qu'il nous épie de la sorte depuis notre départ de Québec, soyez certains que nous trouverons l'occasion de nous parler librement… Mon Dieu que j'ai hâte d'ouïr les confidences que vous m'avez promises à son sujet!
—Ma chère cousine, répondit à demi-voix Mornac, c'est un récit bien triste et qui vous fera frémir d'horreur et pleurer beaucoup, hélas… Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon épée au travers du corps!…
—Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renversé, dit Jeanne à voix haute, nous verrons mieux le paysage.