Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage.

—Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me vaut un peu plus d'égards.

Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit, elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle n'en avait rien à craindre.

Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés, meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque.

Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton.

Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux branches mortes qui remplissaient le sentier.

Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin, Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las, l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.

Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu suprême, lui remit le courage au coeur.

—C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se relever.

Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses pierres pour les lui jeter.