On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.
Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la fièvre dévorait tous ses membres.
La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.
Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel Champlain a laissé son nom.
D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées.
La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur celle des Vents.
Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large, on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque toujours couverts de neige.
Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés.
—Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac.
Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle halte de nuit.