Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux.
Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du sentier.
Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé.
Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande bourgade Iroquoise.
Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes.
Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel sourire:
—Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère, nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton, et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups.
On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade, hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui faisaient trembler la forêt.
—Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se laissera rosser impunément de la sorte!
Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers.