Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelle
Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement:
—Prenez l'autre bout, monsieur.
—Et pourquoi plutôt moi que vous?
—Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre enfant.
—Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à Québec, le soir même de votre escapade.
—Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible, cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce déplorable état.
Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air interrogateur, Mornac indigné s'écria:
—Moi aussi, je sais tout, assassin!
A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés sur
Mornac.
Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du brancard en grinçant des dents.