Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant passage.

Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant capturé, près de l'île d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle Joliette,[34] les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant: Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le sable?[35]

[Note 34: ][(retour) ] Cette demoiselle Joliette était une tante de la petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.

[Note 35: ][(retour) ] Histoire de l'Hôtel-Dieu.

Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie, il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.

La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.

Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque la sœur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."

Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent, souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des sœurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons été quittes pour la peur."

Le fait suivant, rapporté dans l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, explique, jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de leurs demeures.

Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le terrain alors inoccupé de nos faubourgs.