--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...
--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui étaient présents.
--Atteint d'une balle et mort à mon côté!
--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion douloureuse.
Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa compagnie durant la journée.
Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'œil gauche. Voilà probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa tête et celle de son bras.
Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps, voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité, il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.
Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux bœufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier, dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer. Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience. Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.
Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.
--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté et reprend le chemin du pays.