--Comment cela?
--Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était monté à Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices. Nous étions donc douze cents hommes réunis à la Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l'envie de revenir à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l'armée, tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes prétentions; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les Iroquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.
Puis la jalousie commençait à tourner à la discorde, et la discorde au désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.
Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés. Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade; tandis que les troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde continuant parmi les chefs, pendant que l'épidémie sévissait sur les soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.
--Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux!... Mais ces nouvelles sont-elles certaines?
--Assurément qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque j'ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonnés pour s'en défaire en masse.
N'ayant plus rien à craindre de ce côté-là, j'avais licencié les milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers d'hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reçus votre premier message, qui m'annonçait la présence d'une flotte anglaise dans le bas du fleuve. Je m'embarquai immédiatement. Le lendemain, je rencontrai votre second courrier vis-à-vis de Sorel. Les détails circonstanciés qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le capitaine Ramesay vers M. de Callières[5] afin de faire descendre ici les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes ordres, en passant, aux Trois-Rivières, et fis ensuite la plus grande diligence pour arriver ici.
[Note 5: ][(retour) ] Alors gouverneur de Montréal.
--Les troupes de Montréal et des Trois-Rivières, monseigneur, doivent-elles vous suivre de près?
--J'espère qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini; c'est-à-dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais, n'importe, s'écria le noble vieillard en se levant dans un moment d'enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.