Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs, les soldats ne peuvent qu'être braves.

Oh! à propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite à la baie d'Hudson, où vous vous êtes distingué comme volontaire, a attiré mon attention sur vous; laissez-moi vous récompenser des services que vous y avez rendus à la France et au Canada, en vous nommant enseigne de la compagnie de marine commandée par votre frère M. de Maricourt. Monsieur l'enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit la main de François trembler d'émotion dans la sienne, et vit une larme glisser sur la joue brunie du jeune homme, vous êtes un noble cœur. Demain matin, vous recevrez votre brevet. Mais quel dommage que le brave d'Iberville ne soit pas ici! la belle besogne que vous feriez tous ensemble, messieurs Le Moyne![6]

[Note 6: ][(retour) ] D'Iberville faisait voile, en ce moment-là, pour la France. Il revenait de la baie d'Hudson, et avait dessein de se rendre à Québec, lorsque, dans le golfe, il aperçut la flotte de Phipps qui remontait le Saint-Laurent. Ce voisinage n'étant pas sûr, il vira de bord et continua son voyage vers la mère patrie.

--Mille fois merci de vos bontés pour mes frères et pour moi, monseigneur! répliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle épée ne se rouillera pas au fourreau.

--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais l'heure est avancée, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir si toutes les gardes sont à leur poste. Venez-vous, monsieur le major? Or çà, mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous êtes mon hôte pendant toute la durée de votre séjour à Québec.

--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la soirée n'est pas encore terminée, j'ai envie d'aller serrer la main de mon bon ami le lieutenant d'Orsy.

--Ah! ah! je comprends! C'est-à-dire que vous voulez en même temps vous informer de la santé de mademoiselle sa sœur. Elle est très bien, cette enfant-là. Je vous en félicite d'autant plus sincèrement, qu'il paraît que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas ainsi; il n'y a rien que de très louable en ce sentiment-là. Allez, monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus sérieux en sortant du château, et mettez à profit les quelques heures de répit que l'ennemi nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous réservent. Au revoir!

--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit à pas pressés l'éminence sur laquelle était assis le château, et se dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.

Ainsi que la nature à la veille des grandes crises, la ville reposait silencieuse, et les volets de chaque habitation étaient clos de façon à ne laisser passer aucun jet de lumière, si lumière il y avait au dedans. Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou si le danger prochain qui s'annonçait menaçant les tenait éveillés.

Bienville, dont l'impatience paraissait croître à mesure qu'il avançait, doubla le pas, s'engagea bientôt et disparut dans l'ombre de la rue Buade, dont les échos, subitement réveillés, semblaient reprocher à ce passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.