CHAPITRE II.
LE VIEUX QUÉBEC.--LES AMIS.
Perché, comme un nid d'aigle, sur son roc escarpé, Québec a vu passer bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu'à nos jours; et, comme l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secoué par la tempête qu'il est suspendu plus haut, de même aussi notre vieille cité a dû lutter plus fort contre l'ouragan que Montréal et Trois-Rivières, assises modestement toutes deux dans la plaine.
Comme Hercule dans son berceau, Québec naissant sortit vainqueur de la lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais à peine ses quelques maisons remplaçaient-elles les ouigouams disparus de la mystérieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalités, épuisé par la disette, Québec tomba sous cette première attaque des Anglais; c'était en 1629. Mais, là-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il la voulait catholique, cette colonie destinée à contre-balancer un jour la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'était plus.
Rendu à la France en 1632, Québec se remit rapidement de cet échec, et sembla dès cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce géant de la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait mesurer la terre.
Depuis lors donc, malgré les conspirations des tribus indiennes, dont les cris de guerre retentirent souvent jusqu'à ses portes, la capitale de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle était devenue ville avant 1690. Comme cette époque seule doit m'occuper dans ce récit, je ne fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite éprouver à notre ville les sièges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.
Maintenant encore, Québec est le seul vrai rempart qui défende efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les murs, et tenir en échec un ennemi vainqueur, peut-être, sur tous les autres points de la contrée. Sera-ce alors que, selon les prédictions, un immense ouragan de feu dévorera notre ville? Est-ce criblée par les boulets, calcinée par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la suprême destinée qui t'attend, ô Québec, ta fin sera digne de ton passé; et tes pierres noircies diront un jour à l'étranger qui viendra, pensif, s'asseoir sur un débris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient être que des héros.
Mais toi, fastueuse et superbe Montréal, est-il donc vrai que tu doives, au dire de certaine prédiction, périr dans un immense débordement des eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers l'Océan et l'oubli!
Bien que le petit établissement de Champlain, commencé en 1608, fût une ville en 1690, le lecteur n'en doit cependant point conclure qu'il peut juger du Québec de la fin du dix-septième siècle par celui d'aujourd'hui. Exposés aux soudaines attaques des Iroquois, et instruits par l'expérience, ses habitants avaient groupé leurs demeures autour des fortifications, et à la portée immédiate d'un refuge ou de prompts secours. Ainsi un grand nombre des habitations se trouvaient à la basse ville, sous les canons du fort Saint-Louis. Bien que détruite par l'incendie de 1682, la ville basse était tout à fait rebâtie à l'époque du siège de la place par Phipps. Mais elle n'était pas comme aujourd'hui l'entrepôt presque exclusif du commerce; la plupart des principaux citoyens et les plus riches marchands y demeuraient avec leur famille.[7]