Quand le sauvage, car son teint, le tatouage qui ornait singulièrement sa figure, et son costume primitif, laissaient voir de suite à quelle race il appartenait, quand le sauvage atteignit l'endroit des Marches où la rivière n'a pas plus de cinquante pieds de large, il s'arrêta près d'une petite chaudière en cuivre qu'il avait cachée là dès le matin, et y jeta les herbes qu'il avait apportées.

Ensuite il décrocha de sa ceinture un petit sac d'où sa main superstitieuse tira doucement trois crapauds et une couleuvre, tous vivants, qu'il mit dans la chaudière et à côté des plantes. Après quoi il recouvrit le vase de cuivre, près duquel il se coucha nonchalamment.

En attendant la nuit, Dent-de-Loup, qu'on a dû reconnaître, employa le temps à mâcher des balles de plomb dont était rempli un sac en peau de daim qui pendait à sa ceinture à côté d'une corne de buffle pleine de poudre. La nuit était arrivée quand il eut ainsi rendu rugueuse la dernière de ses balles, longue opération qu'il eut soin d'entrecouper en fumant de temps à autre dans un calumet qu'il avait creusé et ciselé de ses propres mains.

Le sauvage se mit alors à amasser des branches sèches, dont il alluma bientôt un feu sur le bord du torrent, dans l'anfractuosité d'un rocher. Les larges assises du roc devaient, en surplombant, garantir la flamme contre les atteintes de la pluie qui, à l'estimation de l'homme des bois, ne tarderait pas beaucoup à tomber.

Mais Dent-de-Loup attendit encore, et se recoucha dans l'ombre pour ne point donner de point de mire au projectile du rôdeur nocturne que le hasard ou la lueur du feu pourrait amener en cet endroit désert. Il eut soin aussi de placer son mousquet à portée de main.

Enfin, sur les onze heures, Dent-de-Loup se leva. Après avoir jeté quelques brassées de bois sec sur le feu, dont la flamme ainsi activée jetait des clartés fauves sur la rive d'en face, il prit une coupe d'étain qu'il avait apportée du camp anglais et se rapprocha de la rivière.

Celle-ci mugissait à plus de vingt pieds au-dessous de lui, et ses abruptes bords semblaient rendre impossible l'approche de tout profane. Mais l'Iroquois, qui ne faisait rien sans réfléchir, avait remarqué qu'un grand pin nouvellement tombé en travers du torrent, pouvait servir de pont d'une rive à l'autre, tandis que ses longues branches, encore vertes et très solides, descendaient jusqu'au fond du gouffre.

--A cette heure des ténèbres, murmura le sauvage, l'eau vive du torrent doit avoir plus de force pour distiller les poisons.

Et il s'élança sur le tronc d'arbre. Avisant une très forte branche qui descendait jusqu'à l'eau, dont le brusque passage la faisait osciller, le Chat-Rusé s'y cramponna d'une main et se laissa glisser vers l'abîme. C'était comme un de ces rêves fantastiques que le conteur allemand Hoffmann écrivait entre les vapeurs d'un broc de bière et d'une grosse pipe culottée.

Un torrent qui mugit, bouillonne, s'enfuit et se perd dans la nuit, entre les déchirures de lourds quartiers de roc; un homme assez hardi pour affronter la mort certaine, si l'appui que tiennent ses doigts crispés vient à se rompre sous le poids de son corps; et, pour éclairer ce bizarre tableau, la lueur vacillante d'un feu qui vient tomber en plein sur le sauvage et fait étinceler comme autant de diamants les gouttelettes d'eau qui jaillissent sur les parois humides du rocher de la rive nord.