Lentement l'Iroquois descendit, et lorsqu'enfin sa main gauche fut au niveau de la rivière, il cueillit dans sa coupe d'étain la crête d'une vague écumeuse qui, en grondant, s'éleva jusqu'à lui. Et retenant entre ses dents la coupe ainsi remplie, il s'aida des deux mains pour remonter.

Lorsqu'il eut repris pied sur le sol, il revint vers le feu, sur lequel il plaça la chaudière de cuivre, après y avoir glissé toutefois, pour y tenir compagnie aux trois crapauds, à la couleuvre et aux herbes vénéneuses, l'eau de sa coupe et les balles mâchées. Enfin le superstitieux sauvage fit trois fois le tour du feu, et revint trois fois sur ses pas en murmurant ces paroles:

--O toi! dieu du mal, mauvais génie, sois propice à cette opération. Fais que le poison dont mes projectiles vont s'imprégner porte à mes ennemis une mort atroce, quand même la balle de mon mousquet les frapperait ailleurs qu'au siège de la vie. Et vous, plantes, mêlez votre suc mortel avec le venin du crapaud et la bave visqueuse de la couleuvre!

Un miaulement sinistre partit alors de la cime d'un arbre, au-dessus de la tête du sauvage qui se redressa vivement.

Comme il saisissait son mousquet, un corps opaque effleura sa joue gauche avec un rapide bruissement d'ailes, traversa le petit nuage de fumée qui planait au-dessus du feu, et remonta vers la cime de l'arbre d'où il était descendu. Trois fois ce hibou plongea ainsi vers Dent-de-Loup et trois fois il jeta son lugubre cri dont les ondulations se mêlèrent au hurlement du vent.

--Tu m'as donc entendu, Atahensic![52] s'écria le sauvage, et tu viens à moi sous la forme de l'oiseau des nuits. Mais pourquoi voler ainsi à ma gauche? Est-ce qu'en préparant la mort d'autrui j'avancerais aussi la mienne?

[Note 52: ][(retour) ] Atahensic était le dieu du mal chez les Iroquois.

Le vent faisait rage et redoublait à chaque instant de fureur, quand un livide éclair rompit soudain la nue, tandis qu'un éclat de foudre atteignait, de l'autre côté du torrent, un arbre qu'il tordit, broya comme un brin d'herbe et dont quelques fragments vinrent tomber aux pieds du sauvage.

Et un immense ouragan sembla vouloir écraser la forêt. Les coups de tonnerre se suivaient avec tant de rapidité, qu'on aurait dit cent pièces de canon tirant à l'envi l'une de l'autre. Quant aux éclairs, ils illuminaient constamment le ciel, qui paraissait rouge comme de la fonte ardente dans une vaste fournaise.

Cette furie des forces de la nature déchaînée dura quelque temps, puis le fracas de la foudre diminua, s'éloigna et finit par se perdre dans l'espace, après avoir encore jeté de sourds grondements. Enfin, ainsi que les lueurs mourantes d'un feu qui va s'éteindre, peu à peu se fondirent les éclairs dans les ténèbres, non sans avoir auparavant zébré l'horizon de quelques bandes lumineuses mais furtives.