Et certes, il y avait bien lieu d'être content de la prompte retraite des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'être conquis par un ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le siège.

Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut d'abord raconter en quelques mots les événements qui avaient eu lieu durant les deux jours précédents.

Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit où elles avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s'embarquer pendant cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqués par quelques volontaires que commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir, ainsi que par les miliciens de l'île d'Orléans, de Beauport et de la côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu'à la nuit, et bien que les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent jamais déloger les Canadiens d'une maison entourée de palissades où ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n'eûmes en cette occasion qu'un écolier tué et un sauvage blessé.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit hâter l'embarquement qu'ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage "cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'étant aperçu de cet oubli, envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens, auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcèrent les Anglais à regagner la flotte sans leur canon. C'était le sieur Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et d'habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa belle conduite, l'un des canons pris à l'ennemi.

Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent cois sur la flotte, et levèrent enfin l'ancre le lendemain matin.[64]

[Note 64: ][(retour) ] Tous les détails qui précèdent sont strictement historiques.

Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexpérience[65] de sir William Phipps. Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit périr au-dessous de l'île d'Orléans. Une violente tempête assaillit la flotte dans le bas du fleuve, où neuf bâtiments périrent avec leurs équipages. Quelques-uns des navires furent enfin poussés jusqu'aux Antilles par les vents du nord. Phipps n'arriva à Boston avec les débris de sa flotte et de son armée que le 19 de novembre, après avoir perdu, tant devant Québec que par les naufrages, près de neuf cents hommes.[66]

[Note 65: ][(retour) ] "Si les Anglais ne réussirent pas, remarque La Hontan (Nouveaux voyages, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient aucune discipline militaire... et que le chevalier William Phipps manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait pu mieux faire s'il eût été d'intelligence avec nous pour demeurer les bras croisés."

[Note 66: ][(retour) ] M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition. 3e édit. vol. I, p. 323.