Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit condamner au feu, avec l'aide de son âme damnée Mather, un grand nombre de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695, négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.

C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d'abord d'écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.

La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu, qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace élément français n'y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec fierté, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands dangers de la révolution française, que Louis XV et sa voluptueuse cour attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les Brebœuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur martyre la petite part de ces fautes qui incombaient à nos ancêtres, par suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.

La joie des Québecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession où l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l'amiral anglais; tandis que les églises et les communautés de la ville exhalaient en chœur de longs cantiques d'actions de grâces.

Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens instituèrent une fête sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;[67] et l'église commencée à la basse ville quelques années avant le siège de 1690 fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel.[68]

De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur l'Angleterre.[69]

[Note 67: ][(retour) ] Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec venait d'échapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour s'emparer de cette ville ayant été obligée de rebrousser chemin après avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les récifs de la côte du nord.

[Note 68: ][(retour) ] Lettre de Monseignat.

[Note 69: ][(retour) ] On peut voir une vignette représentant cette médaille, au commencement du second volume de l'œuvre de Charlevoix.

Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la rue Buade, dans l'après-midi qui suivit le départ de la flotte anglaise, sa mine superbe et joyeuse vous eût certainement frappés. Sa toilette était irréprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi, brodé d'une bande d'or dite à la bourgogne, qu'ombrageait un large chapeau de feutre à la mousquetaire, sur lequel se balançait au vent une grande plume fraîchement frisée.[70] Sa nouvelle épée d'enseigne de la marine frappait gaillardement, à chacun des pas qu'il faisait, sa jambe, que dessinait avec avantage un bas de soie bien tiré.