C'était en effet Bras-de-Fer qui avait suivi son jeune maître pour venger sur les Iroquois la mort de M. de Sainte-Hélène. Vu la rumeur qui avait couru touchant la blessure dont Sainte-Hélène était mort, Pierre pensait bien que si la balle était empoisonnée, c'est que Dent-de-Loup l'avait fournie à Harthing, qui avait dû s'en servir; et comme Bienville avait tué ce dernier et que Bras-de-Fer croyait avoir occis le chef agnier, le Canadien voulait venger sur la nation entière des Iroquois la mort de son maître. Il avait donc laissé de nouveau la charrue pour faire une terrible hécatombe d'Iroquois et apaiser ainsi les mânes de Sainte-Hélène. A force de vivre dans les bois, Pierre avait pris quelques-unes des idées de leurs habitants.

La nuit s'était faite sur le hameau de Lachenaie, quand la troupe des volontaires canadiens, laissant la grande place de l'église, défila devant le cimetière, silencieuse comme une fantastique procession de morts. Ordre avait été donné par M. de Vaudreuil que chacun eût à garder le plus strict silence durant toute la marche.

Allègre et joyeux, Bienville contenait à grand'peine, en cheminant, les transports de sa joie. Mais si la consigne le forçait de garder le silence, il n'en donnait pas moins cours à un muet monologue, où sa pensée se jouait comme un papillon sur des fleurs.

--Que le bonheur est suave après tant de souffrances! pensait-il. Et toi, mon cœur, qui étais désaccoutumé d'aimer, comme je te sens de nouveau battre d'aise au seul nom chéri de Marie-Louise! Ah! je le vois bien, ce trésor de tendresse, cet infatigable besoin d'aimer, Dieu ne me les avait pas donnés pour rien. Il a seulement voulu les épurer au creuset de l'épreuve pour me rendre plus digne de leur réalisation. O Marie-Louise! combien nous allons nous aimer après une séparation si cruelle! Qu'il fait bon de vivre quand on a vingt ans et qu'on peut espérer en aimant!

Les Canadiens parcoururent en moins d'une heure et demie les deux lieues qui séparent Lachenaie de Repentigny, et firent halte à quelques arpents de ce dernier village.

Ici le chevalier de Vaudreuil dit à Bras-de-Fer:

--Vous allez suivre un des hommes de M. de La Mine, qui connaît la position de cette maison où les Iroquois se sont retranchés. Quand vous l'aurez reconnue et que vous aurez constaté la présence de l'ennemi, vous viendrez nous rejoindre pour nous guider; car les connaissances que vous avez acquises comme coureur des bois m'inspirent plus de confiance que ne m'en donne cet homme-là.

--Bien! mon commandant, fit Pierre Martel en se redressant sous le coup de cet éloge. Est-ce tout?

--Oui.

On vit aussitôt Bras-de-Fer disparaître dans la nuit en marchant courbé sur le sol; manœuvre que l'autre Canadien s'empressa d'imiter.