Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin. Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.
Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et empêcher sa jeune sœur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu de chose lui suffisait.
Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux continents.
Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de son cœur à ses enfants, le pauvre père!
Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule préparait le très modeste repas du soir.
Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse. Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....
Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.
A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui gît dans un coin de la chambrette.
Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de son cœur se firent un instant plus rapides.
Mais il a jeté un coup d'œil autour de la chambre pour trouver quelque cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré, suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu, il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.