En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.
Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de prime abord.
Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un vaisseau marchand, la Fortune, qui faisait voile de Saint-Malo pour Québec.
A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.
La Fortune n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait la Fortune d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui jeta ses grappins.
Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et tombèrent entre les mains des vainqueurs.
Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils trouvèrent à bord de la Fortune.
C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.
Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés; c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans s'exposer aux peines les plus sévères.
Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même époque.