--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me manquent point pour haïr les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hâte de leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractées envers eux.
[Note 16: ][(retour) ] Je dois ici prévenir le lecteur que je ne prétends nullement réveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une époque, il me faut nécessairement la représenter telle qu'elle était; c'est-à-dire avec ses antipathies et ses préjugés. Il n'y aura donc pas lieu de s'étonner si l'on voit mes personnages laisser percer, à chaque instant, leur animosité contre leurs ennemis, les Anglais, qu'ils avaient à combattre chaque jour. Si j'avais à écrire un roman de mœurs contemporaines, mes personnages y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-française dédaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique. Autres temps, autres mœurs.
--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer. Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.
--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien m'excuser, n'est-ce pas?
--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.
--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma sœur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.
Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.
Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart, n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'œil jetés de temps à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son cœur étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et préoccupée.
--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me semblez bien triste!
La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre deux jeunes cœurs avec force: