Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.

Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk, laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la Nouvelle-France.

Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.

Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup rentrait au village en regardant d'un œil fier les femmes mohawkes se presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus vaillant des braves!"

Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais trouvé la voie de son cœur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.

Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays. Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus autour de lui.

En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup, solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.

Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de prisonniers.

Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en rien le jeu de ses muscles.

Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps, roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne ployait.