Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le libre espace du firmament.
Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux inébranlables de sa prison.
Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de son métier. Son père, Jacques Boisdon, avait été le premier Canadien autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout autre.[17]
[Note 17: ][(retour) ] On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M. d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les vêpres."
Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que nous avons déjà vu figurer dans le Chevalier de Mornac, était un homme de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris, du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients, apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.
Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et, comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à même de le constater bientôt.
L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est l'or, et Boisdon n'en manquait pas.
En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce paternel.
Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides, on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette ordonnance commence ainsi:
"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf heures du soir," etc., etc.