Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire tranquillement fortune, bien qu'il ne fût plus le seul hôtelier à Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par une belle journée de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un habit brun, des chausses hautes et enrubannées, un pourpoint serré avec un collet de batiste à glands.[18]
[Note 18: ][(retour) ] Tel était, selon Monteil, le costume d'un homme du peuple à la fin du 17e siècle.
L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec dame Javotte, son épouse.
Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.
Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.
Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa pour s'annoncer.
--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.
--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.
--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous, monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur Boisdon.
Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien qui ne soit naturel.