--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux fermés. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]
[Note 20: ][(retour) ] J'ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce sujet des données certaines. Tant qu'enfin, après avoir consulté nombre d'autorités, je m'étais vu contraint de m'en tenir à des probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché--le premier du nom en Canada--et négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux manuscrits rongés de moisissures, j'y trouvai les noms des vins qui suivent, vendus par M. Taché à des particuliers, de 1734 à 1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès (Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).
Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait, perfectionné qu'à la fin du XVIIe siècle par dom Pérignon, il devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n'en trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive (eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.
--Oui, tonnerre! et du bon!
--De quelle année?
--De mil six cent soixante.
--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et, s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est épuisée.
--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.
--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un air de protection tant soit peu railleur.
Ce dernier sortit le cœur à la joie, et suivi de son fils, qui l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.
--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien sûr... Huit onces! hum!