Et il hâta le pas pour regagner son logis.
Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant, était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret, lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser voir Dent-de-Loup.
--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui n'en est pas moins le bienvenu.
Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.
Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.
Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.
--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.
La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.
Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre. Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."
--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le sommeil.