Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier, tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.

C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.

Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite, comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit dédain pour froideur.

Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac Champlain contre la Nouvelle-France.

Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.

Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à exécution.

Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste et fier comme au temps d'autrefois.

--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait supplanté.

Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son costume et ses armes:

--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.