On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa captivité et de sa fuite de Québec.

Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si puissamment à sa délivrance.

A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put s'empêcher de sourire et dit:

--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.

Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.

--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.

Celui-ci secoua négativement la tête.

--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à la hâte.

Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:

--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu, avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée. Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.