Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant un peu dans la rivière Saint-Charles.

Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.

Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur la grève.

Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.

Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.

Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque, il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la Reine.

Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité, Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y retenir au besoin.

Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.[21]

[Note 21: ][(retour) ] Quelque temps après l'apparition de la première édition de ce livre, un arrêté du conseil de ville donnait à cette plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du héros dont nous venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.

Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille, s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade. Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui soutient le clocher de la cathédrale.