L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée, mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup, reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais, n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors, n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.