On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes, si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis, desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant, la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut user de ruse pour revoir son frère.