--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.

Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en ordonnant à ses gens d'attendre son retour.

Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant; mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se manifester activement.

--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent la vague.

--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais ma consigne est de vous bander les yeux.

--Faites.

Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée aujourd'hui nommée quai de la Reine.

M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction. Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.

Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.

Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie qu'il commandait, sur la plateforme, qui était défendue par trois pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver. M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis, afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées, ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les faire manœuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.