Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au début de ce récit.
Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d'une perruque légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite et à gauche de sa mâle figure, était coiffée d'un chapeau à trois cornes bordé d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste brodée. Il portait encore des nœuds de cravate de dentelle, des nœuds d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la précaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains blanches, mais amaigries par l'âge, se perdaient dans les gracieux replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout brodé d'or, lui descendait de l'épaule droite au côté gauche et retenait une brillante épée, dont le bout du fourreau relevait le manteau par derrière, tandis que la poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était ornée.
MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le Moyne n'était garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.
François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d'un âge héroïque, veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent à habiller leurs héros.
Bienville n'avait pas une de ces tailles élancées qui se dessinent si bien, selon le goût moderne, sous la coupe plus ou moins élégante des habits de nos tailleurs à la mode; bien au contraire, il était trapu, courtaud, robuste et carré.
Sa main n'était ni effilée ni blanche, comme celle de ces héros de romans, plutôt propres à chiffonner les dentelles d'une folle marquise dans une collation sur l'herbe,[2] qu'à pourfendre un homme au champ d'honneur.
[Note 2: ][(retour) ] Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les grottes, étaient en grande vogue, en France, vers le milieu et la fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil, Le Grand d'Aussy, etc.
Le nôtre arrivait de la baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d'Iberville, Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions qu'il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée, ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.
Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n'était pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me hâter d'ajouter qu'il n'était certainement pas laid.
Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fierté, ses lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez pas remarqué, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros lui-même, vous eût dit: "Je vous aime," peut-être alors, mademoiselle, aurait-il pris un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n'auriez-vous pas retiré votre main tremblante de celle du galant guerrier.