Quand il entra dans le château Saint-Louis (ou château du Fort, comme on disait à cette époque), il y avait aussi là nombreuse réunion de notables tant civils que militaires. Grande était l'inquiétude des bons bourgeois de Québec, depuis qu'ils connaissaient l'arrivée d'une flotte anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'étaient-ils portés en foule au château, quand ils avaient appris que M. le major s'était rendu à la basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance en son courage et en son expérience, que la seule présence du comte au milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarmés.
Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne lui en aurait pas donné soixante, tant il était vert, actif et vigoureux encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grâce, extérieur à la fois digne, imposant et sévère, il était le vrai type de ces gentilshommes français, moitié soldats moitié courtisans, qui brillaient alors au premier rang, tant à la cour qu'à l'armée du grand roi.
Son œil noir étincelait sous un grand front à peine sillonné de rides légères, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lèvres minces qui commençaient à fuir le menton un peu trop proéminent, donnaient à l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impératif.
Aussi n'aurez-vous nulle raison d'être surpris, si j'ajoute que le comte exigeait l'obéissance la plus ponctuelle chez ses subordonnés. Quand il avait commandé, il fallait se soumettre; sinon, l'orage éclatait. Les démêlés qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot, l'abbé de Fénelon et l'intendant Duchesneau, sont là pour le prouver. Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'étaient pas sans reproches puisqu'ils furent rappelés en France, où le roi logea Perrot à la Bastille, tandis qu'il défendait à M. l'abbé de Fénelon de remettre les pieds sur nos rivages.
Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait que dix-sept ans quand il entra dans l'armée--voulut se raidir contre les récalcitrants, et punir à tout prix leurs refus répétés d'obéissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trône ses plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins fondées--et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.
La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu'elle venait de faire en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire face aux circonstances.
La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte. Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de Frontenac au Canada, vers la fin de l'année 1689, pour y rétablir le prestige du nom français.
Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'à son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par tous les habitants, y compris ceux-là mêmes qui avaient le plus contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.
Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux cents personnes avaient péri dans cette néfaste journée. Les auteurs de ce drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes, quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.
La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l'espace de quelques mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés de la Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les Iroquois étaient repoussés, et que le brave d'Iberville laissait aux Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses audacieuses victoires.