--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux, d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation, alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime, sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M. d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter d'attention.

C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre un regard à la dérobée.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces douces entrevues.

Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa sœur, après avoir reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage, purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour Québec.