--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui, n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.
--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse emporter par toute la fougue de son violent caractère.
--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente. Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt. Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?
Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux propos! charmants rêves d'avenir, adieu!
Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie, gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain, le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.
Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême sur la petite maison de la rue Buade.
Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.
Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au château.
M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un espion?
--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître, l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver, inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce une surveillance secrète.