Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le débarquement de ses troupes de terre.

Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entraînait vers la ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine Savage--Harthing était à son bord--parvint cependant, en forçant de rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa cette embarcation à sec entre la rivière Saint-Charles et l'église de Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'était plus temps.

Ceux qui la montaient se trouvèrent alors dans la plus critique des positions; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui s'étaient empressés de rejoindre les vaisseaux. Leur situation était d'autant plus précaire qu'ils furent bientôt attaqués par quelques Canadiens qui accouraient déjà sur le rivage.[29]

Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient, souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait à ce qu'on y pût marcher à l'ennemi sans danger.

[Note 29: ][(retour) ] "On the next morning, we attempted to land our men, but by a storm were prevented, few of the boats being able to row ahead, and found it would endanger our men, and wet our arms; at which time the vessel Capt. Savage was in went ashore, the tide fell, left them dry, the ennemy came upon them." (Journal du major Whalley, commandant en chef des troupes de terre.)

Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'était pas de nature à lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu'en la réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement pour s'étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète inaction. Il appelait l'assaut de tous les vœux de son âme; et, loin de pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé à tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le bateau qui le portait.

--Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter? Quelle puissance occulte te protége donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels démons acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer? Tout semble conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer, tous me meurtrissent et m'écrasent et semblent s'égayer de ma longue agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez! allez toujours! car je suis fort encore et je serai lent à mourir!

--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au cœur!... J'ai du feu dans les veines!... Malédiction!...

Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura trois heures.

Aussi renonçons-nous à décrire l'état d'excitation du malheureux Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux Anglais de rejoindre la flotte.