Cependant l'émoi que la batterie de la générale avait jeté par la ville, y régnait encore. Tout le militaire était sous les armes, ainsi que les bourgeois en état de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les femmes et les enfants transportaient en grande hâte aux Ursulines leurs objets les plus précieux, voire même des marchandises, pour les mettre à l'abri dans les murs épais du couvent.[30]

[Note 30: ][(retour) ] "Notre classe des externes était encombrée de meubles et de marchandises, servant de magasin à beaucoup de personnes qui avaient apporté leur bagage." (Annales des Ursulines.)

Ce n'était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la "grande place" jusqu'au monastère des bonnes sœurs. Les rues des Jardins et du Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.

--Place donc! s'écriait dame Javotte Boisdon, robuste commère dont les reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids d'un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!

--Rangez-vous donc vous-même! riposte d'une voix aigre et chevrotante une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d'un lit de plumes qu'elle traîne à la remorque.

--Allons! mère Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne déménage plus à votre âge; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre paillasse que de la traîner avec vous.

--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu, réplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu l'eau!

Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans la vitre d'une horloge; cette glace vole en éclats sur le dos d'un enfant qui la porte, tandis qu'un méchant clou, dont la pointe sournoise dépasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter, tandis que la gaillarde moitié du digne Boisdon continue son chemin sans remarquer le dommage qu'elle a fait.

Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui restent à vivre, se traîne avec l'aide du faible bras de sa fille. Là, une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui les frappe.

Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on transporte sur une litière improvisée.