Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du monastère.

Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue. Et les cris: Place! place! dominent le tumulte.

On se range instinctivement de chaque côté de la rue; on se pousse, on s'écrase avec des cris de douleur étouffés. Alors dans l'espace laissé libre s'avancent des prêtres en habits d'office et précédés de quelques enfants de chœur portant en procession un tableau de la sainte Famille. On s'en va le suspendre au clocher de la cathédrale pour mettre la ville sous la protection de la sainte Famille.[31]

[Note 31: ][(retour) ] "Nous prêtâmes aussi en cette occasion notre tableau de la sainte Famille qui fut exposé au haut du clocher de la cathédrale, pour témoigner que c'était sous les auspices de cette famille et sous sa protection que l'on voulait combattre les ennemis de Dieu et les nôtres." (Annales des Ursulines.)

On s'incline au passage de la croix d'argent portée en tête du pieux cortège, et la confiance semble renaître dans les cœurs alarmés de ces êtres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastère.

Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide des habitants de Québec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'éteignant, et bon nombre d'adolescents qu'un courage prématuré transporte, renforcent les rangs des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur poste que l'ordre de l'action soit donné: les troupes brûlant d'envie de donner l'exemple aux milices, et ces dernières frémissant d'ardeur de prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.

Tous étaient répartis sur les différents points de la ville, d'après les ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements de l'ennemi pour se porter à sa rencontre. La majeure partie des troupes de ligne étaient concentrées sur la place d'armes, et s'amusaient à regarder une compagnie de miliciens composée des Québecquois âgés et mariés. Un capitaine exerçait ces derniers à manier l'arquebuse et le mousquet à mèche,[32] et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient de rire à chacune des bévues commises par messieurs les bourgeois. Le grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir et satisfaisait même l'officier chargé de les exercer. Mais il y avait pourtant un milicien qui le désespérait par ses balourdises; c'était le numéro treize du rang de serre-file, ou, si vous l'aimez mieux, notre connaissance Jean Boisdon.

[Note 32: ][(retour) ] Aujourd'hui que l'on ne parle que de chassepots, ou de fusils à aiguille, il serait peut-être à propos de donner ici une idée des armes à feu de nos ancêtres.

L'arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui pesaient de cinquante à cent livres) nécessitait l'emploi d'une fourquerie, ou fourche ferrée sur laquelle on appuyait l'arme pour viser plus sûrement. Ce bâton d'appui était ferré par le bas, afin de pouvoir être fixé solidement en terre, et fourni par le haut d'une béquille ou fourchette sur laquelle reposait l'arme que l'on voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d'arquebuse à croc. On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.

Le mécanisme de l'arquebuse et du mousquet à mèche était très simple. L'extrémité inférieure de la platine portait un chien, nommé serpentin à cause de sa forme, entre les dents duquel on adaptait la mèche. En appuyant fortement sur la détente, on faisait jouer une bascule inférieure qui abaissait le serpentin avec la mèche allumée sur le bassinet, où il faisait prendre feu à l'amorce.

Les munitions de l'arquebusier étaient contenues dans un appareil nommé fourniment. Le fourniment était pourvu de plusieurs petits tubes en métal contenant chacun leur cartouche, et d'une poire à poudre renfermant une poudre très fine que l'on nommait pulvérin d'amorce.

Était-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque à courir dans la ténébreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le dit pas; elle constate seulement que notre homme était d'une maladresse désespérante.

--"Portez la main droite au mousquet,"[33] commandait l'officier.