—Femme! cria le maître de la maison en battant le briquet pour faire de la lumière, prépare le souper de Monsieur qui me paraît avoir fait une rude journée et doit avoir une faim à dévorer les pierres!

—Mais pourquoi donc as-tu tant tardé?… demandait Alice à Marc. J'en ai failli mourir!

—Ah! pourquoi, pourquoi?… Alice, parce que la fatalité qui semblait s'acharner à nous séparer, a voulu que je ne fusse pas à Montréal quand Tranquille y est arrivé à ma recherche.

—Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous?

—Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Célestin ne m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant. Il sert d'éclaireur à un parti d'Américains qui descends en ce moment pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivières. Tu le verras probablement après-demain.

—Mais où étiez-vous donc? demanda de nouveau Alice à son fiancé en évitant cette fois de le tutoyer.

—Voici, ma chère Alice, répondit Marc qui s'assit en attirant doucement la jeune fille auprès de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu d'avril, j'appris au camp de l'Hôpital-Général, devant Québec, que votre mariage avec le capitaine Evil était fixé au commencement de mai. Les détails qu'un déserteur de la ville—frère des couturières que madame Cognard employait à la confection de votre trousseau de mariée—me donna à ce sujet, ne m'ayant laissé aucun doute sur la réalité du fait, je suivis le premier mouvement que détermina mon désespoir, et je partis pour Montréal avec le colonel Arnold, bien décidé de saisir la première occasion de me faire tuer.

—Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche.

Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et poursuivit:

—Arrivé à Montréal j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction complète. On ne s'y battait pas plus qu'à Québec. Je languissais dans une attende désespérante, quand j'appris que le major américain Sheborne allait quitter Montréal, pour se porter au secours du major Butterfield qu'un détachement anglais menaçait aux Cèdres. Je compris qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce serait me désobliger que de se refuser à ma demande, il me permit d'accompagner le major. Nous n'étions que cent hommes. Nous arrivions aux Cèdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres du capitaine anglais, Foster, à qui Butterfield s'était rendu la veille, nous attaqua à l'improviste. Surpris, les nôtres se rendirent après quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de moi et que ce que je craignais le plus au monde c'était la captivité, j'opposai une résistance désespérée aux sauvages qui voulaient s'emparer de moi, et je parvins à leur échapper après une course furieuse à travers les bois. Plusieurs jours s'écoulèrent avant que je pusse regagner Montréal, où j'arrivai tellement épuisé de fatigue que je dus m'arrêter à l'une des premières maisons de la ville; je succombais de lassitude. Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalière. Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu que ce pauvre Célestin ne pût me trouver en arrivant à Montréal, vu que le colonel m'avait alors envoyé porter un message aux troupes cantonnées à Sorel. Nous nous étions croisés en chemin, et Tranquille n'avait pu parler à Arnold qui s'en était allé à Longueil, le même jour que j'étais parti pour les Cèdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon serviteur a réussi à me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir immédiatement, le colonel s'étant de nouveau trouvé absent de la ville en ce moment-là. Comme je relève directement de lui, il m'a fallu attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai d'autant plus facilement reçu cette autorisation que je dois commander un détachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des Trois-Rivières.