Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en Italie, les mariages contractés de la sorte étaient tenus pour valides, et il s'était servi de cet expédient pour aplanir tous les obstacles et arriver plus sûrement et plus vite à son but. De son côté le curé n'était pas sans savoir que l'église romaine regardait comme valides les mariages ainsi contractés[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa première surprise:
—Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identité je bénirai publiquement votre union à l'église.
[Note 34: "Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu'à nos jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel expédient que lorsqu'on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à échapper à cette coopération forcé; et quand un d'eux venait à être surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu'il avait entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s'il avait été béni par le Pape." Manzoni, Les Fiancés]
—Voici nos papiers, ils sont en règle, dit Marc Evrard.
Plusieurs curieux, avertis d'avance par les témoins, envahissaient la sacristie et ouvraient des yeux démesurés. Alice, qui sentait tous ces regards fixé sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu ému, Marc donna au curé toutes les explications que celui-ci crut devoir lui demander sur les circonstances que l'avaient placé dans l'obligation de recourir à des moyens si peu ordinaires. Il lui démontra combien il serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui. Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'être pour toujours l'une à l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se séparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps à perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment à l'autre à être appelé à combattre.
Le curé se rendit à ces raisons et enjoignit aux deux fiancés d'aller l'attendre à l'église.
—Entrez par ici, leur dit-il, en désignant la porte de communication intérieure, voulant leur éviter l'ennui de passer au milieu du groupe d'indiscrets qui se pressaient en arrière de la sacristie.
La cérémonie du mariage se fit comme à l'ordinaire, et une demi-heure après mademoiselle Cognard était devenue madame Evrard devant Dieu et devant les hommes. Les deux nouveaux époux retournèrent à la sacristie pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre avait considérablement augmenté, sortaient de l'église en ayant bien soin de se tenir tous prêts de la porte afin de voir repasser les mariés.
En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet après avoir bien fatigué sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce matin-la, atteignait le rivage, en face de l'église de la Pointe-du-lac. Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touché la grève, l'un d'eux sauta à terre, et, après avoir payé les deux autres et leur avoir signifié qu'ils n'eussent pas à l'attendre, il monta la rive vers l'église. A la vue du rassemblement qui s'était fait aux abords de la grand'porte, il sembla d'abord hésiter quelque peu; mais il se remit aussitôt et dirigea ses pas du côté du groupe. C'était un étranger. En l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas vers lui; l'étranger le rejoignit et voyant à l'air obséquieux du paysan qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans la main, et lui demanda en français mais avec un accent anglais assez prononcé:
—Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes filles soient passées dernièrement par ici, en compagnie d'un jeune homme et d'un autre de trente-cinq à quarante ans?