Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée, croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur, du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel pour voir si la fin de l'orage approche.
—Belle Lucrèce,—dit-il après un moment de silence,—du haut de l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre. Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout. Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte, contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main…
—Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?—interrompit la jeune femme.
—Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr. Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez les conspirateurs de votre gynécée. L'arme de la femme, a dit un ancien, est une aiguille et non pas un poignard. Vous me trouvez bien sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain.
—Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde ignore?—dit Lucrèce avec un sourire ironique,—vous, jeune homme de dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom, et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?
—Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu, tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville, endimanché par Watteau.
—Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner.
—Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange époque où nous vivons…
La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:
—Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit: le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles se vendent et elles vivent, c'est plus aisé…