—Lucrèce,—dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,—vous attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime d'accélérer ma mort… Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai pas…

—Vous partez donc pour l'armée, Maurice?—demanda vivement Lucrèce, en saisissant les mains du jeune homme.

—Plût à Dieu! Lucrèce… Heureux les vaillants qui sont tombés pour la République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi… cela m'est refusé!… A la première étape, mes pieds fléchiraient sous l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais l'Hôtel-Dieu…

—Alors, Maurice, vous avez un duel:—dit la jeune femme, en jetant ses bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de sensibilité—vous avez un duel?

—Non, Lucrèce, non.

—Ce non est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13 vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris! C'est la guerre civile en détail…

—Vous vous trompez, Lucrèce,—interrompit Maurice avec un sourire forcé,—si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas.

—Et où est le péril?

—Le péril!…—répondit Maurice avec un embarras mal déguisé… il y a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons… le péril court les rues depuis dix ans…

—Si cela est ainsi,—dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier.