Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de
Maurice.

—Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre beaucoup… On meurt, c'est la plus sûre des guérisons.

—Peut-on parler ainsi, à votre âge!—dit Lucrèce, avec une voix qui s'efforçait de vaincre son émotion.

—Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps. La médecine a souvent raison.

—C'est mon avis… elle m'a condamné.

—Vous mentez, Maurice!… Hier, j'ai encore consulté pour vous le docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer, par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront, si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie en suicide… Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible supposition.

—Vous avez raison, Lucrèce,—dit le jeune homme, avec un ton ironique; —moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant; mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin, pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la consolation de la mort.

—L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!—dit Lucrèce en regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.—L'imprudent! il se poignarde en parlant ainsi!

Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme, elle ajouta:

—Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde… pas même ceux qui vous aiment?… Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme. Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas; il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup… Maurice, est-vous ainsi fait?