En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices parisiens.
Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin on coupe les arbres pour planter des maisons.
Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de l'année 1800.
Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité, une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les registres de l'État civil qui la nommaient autrement.
Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives, et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde galant.
Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon.
Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs.
La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de l'opéra bouffe I Zingari in Fiera, était une superbe brune à l'image des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris, comme un Olympe de marbre.
Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans l'Almanach des Muses, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains.
Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans une héroïde, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio.