—Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix à travers vingt champs de bataille; il y a toujours un mauvais génie qui me l'arrache des mains quand je la tiens!… et quand je lui aurai donné la paix à ce bon peuple de Paris, à cette chère France, je suivrai les exemples des Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a chez nous une activité d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre. Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de triomphe, des musées, des colonnes votives, des fontaines, des quais, des ponts, des théâtres, des monuments, des promenades; je ferai de cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la gloire de la paix.
En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie.
L'enthousiasme entourait son visage d'une auréole, et la douce expression de ses yeux avait quelque chose de divin.
Joséphine inclina la tête et garda le silence.
Bonaparte prit la main de sa femme, la porta légèrement à ses lèvres et lui dit:
—Ma chère, est-ce que tu ne crois pas à la paix?
—Je crois en vous, comme en Dieu, répondit-elle: mais il faut bien peu de chose pour détruire ce bel avenir que nous rêvons… Bonaparte, vous êtes entouré de complots et d'assassins; votre ministre Fouché…
—Joséphine,—interrompit le premier consul en souriant,—la Providence veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit par la main à travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour me faire tomber sous un poignard…
—Lisez ceci,—dit vivement la jeune femme en présentant à son mari plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Aréna et de Ceracchi ne sont pas en prison.
Bonaparte reçut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit semblant de les brûler.