VI.
Nous vivons encore dans la même journée.—Le premier consul se promène à pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrétaire Bourrienne, assis devant une table éclairée par une seule lampe, écrit avec l'agilité d'un sténographe.
Une nuit sombre couvre la vaste place du château.
Quelques réverbères jalonnent de points lumineux les ténèbres extérieures, et font le semblant d'éclairer les rares piétons qui traversent la zone glaciale du Carrousel.
Une voix timide a prononcé ces mots dans l'antichambre:
—La voiture du premier consul est avancée.
Bonaparte répondit par un mouvement de tête, et continua de dicter à
Bourrienne.
Les conditions posées par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacité, sont inadmissibles après Marengo. Je veux que l'Autriche se sépare de l'Angleterre; je veux que le traité de paix soit établi sur les bases du traité de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indépendance des duchés de Modène et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la dernière campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin. L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cédera Mantoue immédiatement.
Bonaparte s'arrêta devant une fenêtre, effaça brusquement avec sa main la brume de la vitre, et après avoir jeté sur le Carrousel un coup d'oeil rapide, il se retourna et dit:—Je suis obligé d'aller à l'Opéra… Bourrienne, demain matin à six heures, soyez exact… dites à Berthier, à Lannes et à Lauriston de se tenir prêts: ils m'accompagneront à l'Opéra.
L'expression de noble fierté qui animait le visage de Bonaparte lorsqu'il dictait ses ordres à l'Autriche, s'effaça tout-à-coup, et fit place à un sourire charmant. Joséphine rentrait dans le cabinet du premier consul.