—Quelle journée de travail et d'émotion vous avez passée! dit-elle à son mari: vous devez être bien fatigué?

—Ma chère Joséphine, tout n'est pas rose, dans le métier de premier consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi.

—Bonaparte,—dit Joséphine d'un ton triste,—vous êtes donc bien décidé à sortir ce soir?

—Changerais-je d'avis, Joséphine? On m'attend à l'Opéra…

—On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arénas, interrompit mélancoliquement la jeune femme.

—Eh bien! que m'est-il arrivé de fâcheux ce soir-là?

—Rien, grâce à Dieu, mais.. Bonaparte,—ajouta Joséphine avec l'émotion d'une sibylle,—la Providence cesse quelquefois de nous protéger, quand elle nous a trop avertis… Ne méprisez point le pressentiment d'une femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air… ne sortez pas!

Le premier consul étendit gracieusement sa petite main vers la bouche de Joséphine, pour l'engager à parler plus bas; et avec un sourire aussi bienveillant que le geste, il lui dit:

—Voyez donc comme les mêmes scènes se renouvellent dans les palais! cela me fait songer à la femme de César; elle mettait son mari, le vainqueur de Pharsale, aux arrêts forcés.

—Eh bien! dit Joséphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au bout?… César n'écouta point le pressentiment de sa femme, et…