—Mes amis,—dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,—nous allons entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans notre famille. Un de mes aïeux, Louis Bonaparte, qui a écrit le siège de Rome de 1527, dont il fut le témoin oculaire, a fait aussi un traité sur les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a défendu avec son épée le pape Clément VIII contre les païens de son époque; il a protégé sa fuite jusqu'à Viterbe; et, après le retour du calme, il a restauré les exécutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de Paul III. Voilà donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En mémoire de mon glorieux aïeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples aux beaux arts, et je créerai un Conservatoire de musique à Paris.

Cette loi de grâce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il allait assister à l'oratorio de la Création du monde, fut promulguée au milieu de la foudre et des éclairs, comme la loi du mont Sinaï.

Aux derniers mots du premier consul, une clarté vive illumina l'intérieur de la voiture, comme si le soleil se fût levé subitement au milieu de la nuit.

Un formidable coup de tonnerre jaillit du pavé contre le ciel, fit trembler la ville sur ses fondements, et déchira l'air de scories embrasées comme une éruption de l'Etna.

Deux cataractes de vitres brisées roulèrent des toits voisins sur le pavé de la rue.

Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait pas été entendu depuis le dernier jour de Pompéi.

C'était la machine infernale, allumée par Saint-Réjant sous les pas du premier consul.

Le cocher, brave comme le héros dont il portait le nom, se courba sur les rênes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au péristyle de l'Opéra.

Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portière, reçut un ordre, et courut annoncer à Joséphine que le premier consul était sorti vivant de cette embûche de mort.

Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opéra, au moment même où le fracas de l'explosion annonçait aux Parisiens une nouvelle tentative d'assassinat.