—S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit
Lucrèce d'un ton résolu et écrasant.

Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige l'intérêt du récit.

—Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux, ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant le bourreau!

—Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.

—C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Vraiment, je ne comprends pas…

—Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes, je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les comprendront jamais.

—Lucrèce,—dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde, —de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle. Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous. Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour; demain, je vous accorderai ma pitié.

Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.

—M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter à la prison ce qui m'est…