—Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom… ou pour mieux dire, je ne l'ai jamais su.
—Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.
—Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne…. marin, de père en fils, depuis l'arche de Noé… Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération…
—Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs.
—Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je naviguais sur le Solide de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand; Dieu veuille avoir son âme!
—Il est mort?
—Non, il s'est tué… Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais, à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice et j'espère bien qu'il vivra…
—Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué, plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il maintenant?
—Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé. L'agitation du malheur boucane l'homme, comme disait Vilepran, le flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi boucanés, l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps… Ce matin, j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils.
—Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son nom, comme cela est arrivé au navire Argo, qui, ayant été radoubé vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente, et ne garda du départ que les quatre lettres d'Argo.