—Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là? j'en aurai soin… Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre fils quand il vous a retrouvé ici.

Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière expression.

—Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le capitaine a placardé au grand mât?

—Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire, je ne me suis pas pressé.

—Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la parole à un transporté, sous peine de mort.

—Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban!

—Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction.

—C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République…

—La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts. En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord.

—Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à distance pendant un mois?