—Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?

—Un peu mieux… merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui venait de la source des larmes.

—Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien à connaître dans le malheur, que la guérison.

—Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des insultes… Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir?

—Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens. Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la rue de Rohan.

—Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent de mélancolie mortelle.

—Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au bord du tombeau pour ne pas y descendre…. Ne rougissez pas de ce que vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on est jeune!… Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain.

Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui partent de l'âme.

Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'Églé.

Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les intelligences et à tous les dévouements.